Chronique familiale
Les Battisti, une histoire de cinq siècles
L’histoire de la famille de Battisti telle qu’elle a été reconstituée par le colonel Louis de Battisti et complétée par son fils, offre un double intérêt. Les péripéties qui leur ont été révélées par la lecture des chroniques et le dépouillement des archives, notamment celles d’Ajaccio et de Gênes sont en tous points représentatives de l’histoire de la Corse et de ses habitants. Néanmoins certains épisodes présentent un caractère d’originalité qui en a fait par moments une famille atypique.
Le premier ancêtre connu, Christianu, est né vers 1470. Il remplissait les fonctions de Podestà Maggiore pour la piève de Moriani. Comme lui, ses descendants, capitaines pour la plupart, sont des notables locaux. Ils jouissent d’une certaine aisance et si l’un d’eux, Battista, a été élu Noble XII, rien ne peut faire songer que leur influence ait beaucoup dépassé les limites de la piève.
C’est le capitaine don Parsio, né en 1617, qui établira le socle sur lequel ses cinq fils vont prendre appui pour bâtir en quelques années une fortune que les chroniqueurs nous décrivent comme une des plus importantes de l’île. Don Parsio avait innové de deux façons. Il avait accru le patrimoine familial en profitant des aides que les autorités génoises proposaient aux Corses pour le défrichement et la mise en valeur de la plaine orientale. Mails il prépara également l’avenir de ses fils en veillant à leur instruction. Deux d’entre eux vont étudier sur la Terre Ferme. Pour Don Giovanni, ce sera la théologie et pour Dominazio la médecine.
Le chanoine Don Giovanni avait le génie des affaires. Avec ses frères, les capitaines Don Marco et Don Giuseppe, le R.P. Don Chiaro et le Docteur Dominazio, ils poursuivent la mise en valeur de la plaine. Ils installent un port à la Padulella, avec un entrepôt et une auberge pour les marchands. Ils prennent en concession deux tours de défense, celle de la Padulella, et celle de la Fiorentina. En même temps, ils se lancent dans une série d’activités dont le monopole était réservé d’ordinaire aux Génois, comme la ferme du sel ou celle du fer et de l’acier. Ils achètent la forge de Moriani qui traite le minerai de fer de l’île d’Elbe et en font construire deux autres , au Bucatoghju et à Chiatra. Cette dernière utilise les techniques les plus modernes. Sa construction a donné lieu à des négociations serrées avec les autorités génoises pour obtenir des exemptions fiscales. Il est vrai qu’elle participe à l’industrie d’armement.
Aucune opportunité ne laisse les Battisti indifférents. C’est ainsi qu’ils pratiquent le prêt à intérêt sur une grande échelle et qu’ils se livrent à des activités illégales comme le recrutement de mercenaires pour des puissances étrangères.
Leurs affaires étant de plus en plus liées au complexe politico-financier de Bastia, leur installation dans la capitale s’est imposée dans la deuxième moitié du XVII ème siècle. En 1686, le chanoine vient rejoindre son frère Dominazio qui s’était établi à Bastia six ans plus tôt comme médecin de la Commune. Le chanoine deviendra peu de temps après curé de l’Eglise San Giovanni. C’est en 1697 qu’avec ses frères, il entreprend à la Punta la construction d’un « somptueux palais » que Pietro Morati évalue à trente mille lires.
Mais les Génois ne pardonnent pas aux Battisti leur intrusion dans la société bastiaise. La dispersion de leurs activités les a fragilisés. Ils ont encore chargé la barque en louant au Génois Ugo Fieschi l’immense procojo du Migliacciaro moyennant un loyer annuel de 22 000 lire par an. Des difficultés de trésorerie facilitent la tâche des Génois qui ont juré la perte des Battisti. Leur ascension subira un coup d’arrêt..
Pour remonter la pente, les Battisti, comme beaucoup de leurs compatriotes, vont se tourner à nouveau vers le métier des armes qu’ ils n’ont d’ailleurs jamais abandonné et dans lequel ils continueront à s’ illustrer jusqu’au milieu du XX ème siècle.
Ils vont tout naturellement participer à la guerre d’indépendance. En Mars 1730, le chanoine don Giovanni de Battisti avait fait le voyage de Gênes afin de proposer un plan de paix pour la Corse, mais les autorités de la République avaient fait la sourde oreille. Les Battisti sont liés aux Paoli. Ils les accueillaient dans leur maison de Fano ou dans celle de Casinu, chaque fois qu’ils venaient dans la région. Et le 10 Juillet 1739 c’est après avoir passé la nuit dans la maison du Casino que Hyacinthe Paoli et son fils Pascal s’embarquent pour l’exil.
Comme beaucoup de Corses, les Battisti ont de la sympathie pour Venise. L’un d’entre eux, Antonnobile, petit neveu du chanoine, est officier dans l’armée vénitienne. Mais en 1736, il décide de revenir en Corse pour se battre aux côtés de ses compatriotes. Il débarque à l’Ile Rousse avec l’abbé Salvini le 29 Mai 1736. Il rejoint son frère Gian Marcu qui vient de lever deux compagnies pour les mettre au service du roi Théodore.
Après le rattachement à la France, en 1769 toutes les branches de la familles sont entrées dans la carrière militaire. Et comme l’homme a toujours plus de reconnaissance pour les services qu’il a rendus que pour ceux qui lui ont été rendus, les Battisti sont très vite devenus des « Français de métier ». Mais après s’être identifiés à la nation française sur les champs de bataille, il leur restait à s’intégrer à la société française. Ils y sont parvenus en épousant des héritières de familles bourgeoises. Sur le continent, les Battisti forment un véritable clan militaire. Il n’y a pas de cousins « éloignés ». Il n’y a que des cousins. On se tient les coudes. On accueille les nouveaux arrivés. On les place. On les marie. Et on leur réserve une ligne sur les faire part de décès, même s’ils ne sont parents du défunt qu’au dixième degré.
Toujours prudents, de même qu’à l’instar de la plupart des notables corses Paoli compris, ils n’avaient pas tout de suite pris part à la révolte de 1729 contre les Génois, de même, ils ont attendu le dernier moment pour faire reconnaître leur noblesse par le roi de France. L’arrêt du Conseil Supérieur de la Corse qui l’officialise date de 1788. Il était temps.
Les Battisti partageaient avec leurs compatriotes le goût des sociétés secrètes. Jean Marc François a été le premier président de la loge maçonnique de San Nicolao dans les années 1830. Il avait auparavant tenu garnison à Naples et nous savons que c’est à partir de cette ville que la franc maçonnerie avait pénétré en Corse. En 1822, son fils Hyacinthe avait été traduit en Cour d’Assises à Strasbourg pour avoir participé à un complot carbonariste en faveur de Louis Napoléon Bonaparte.
Comme beaucoup de Corses, les Battisti ont pris une part active à l’aventure coloniale. Ils y étaient présents au commencement et à la fin. Avec ses deux fils, Jean Marc François a participé à la prise d’Alger en 1830. Cent vingt six ans plus tard, Louis a été le dernier Français à occuper au Maroc les fonctions de Directeur des Affaires Politiques. Adepte de la décolonisation, il avait été rappelé d’urgence au Maroc pour mettre ses principes en application.
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== L'odyssée des Kraft de Sankt Ilogen à Rabat ==
Durant tout le XXème siècle, la vulgate familiale nous a enseigné que les Kraft étaient Alsaciens et qu’ils avaient émigré en Algérie après la guerre de 1870 pour ne pas devenir Allemands. Ce n’est qu’en 2008 que j’ai commencé à avoir des doutes sur ce récit, en lisant je ne sais plus où que beaucoup d’Allemands étaient venus s’installer en Algérie avant le conflit et qu’ils se faisaient passer pour Alsaciens afin d’échapper à l’opprobre de leurs origines. Et puis, tout récemment, j’ai découvert qu’il y avait des Kraft dans la liste des Allemands naturalisés en Algérie. La poursuite de mes investigations m’a appris que mon arrière grand père, Philipp, était né à St Ilgen, dans le Pays de Bade, le 9 Août 1830. La distinction était difficile à faire entre les Allemands et les Alsaciens-Lorrains. D’une part, beaucoup d’Allemands à l’instar des Kraft, se faisaient passer pour des Alsaciens. Et ils finissaient par le croire, sinon eux-mêmes, du moins leurs enfants qui étaient maintenus dans l’ignorance de peur qu’ils ne laissent échapper la vérité. D’autre part, à la suite de la guerre de 1870, les Alsaciens sont devenus Allemands, après une période transitoire de deux ans durant laquelle ils pouvaient choisir la nationalité française mais à condition d’abandonner tous leurs biens. Si après 1873 ils voulaient redevenir Français, il fallait qu’ils se fassent naturaliser. Ils sont donc venus gonfler la statistique des naturalisations d’Allemands. A partir de 1893, la règle change de nouveau et les Alsaciens sont comptés à part. Les naturalisations d’Alsaciens ont alors été trois à quatre fois plus nombreuses que celles des véritables Allemands. L’innocente falsification de l’histoire à laquelle se sont livrés les Kraft exprime d’une façon éclatante la volonté d’intégration qui les animait. Nous avons rencontré la même attitude chez les Battisti lorsqu’ils remplaçaient les Français par des Génois pour raconter un épisode guerrier qui les avait opposés aux premiers, ou quand ils demandaient à Louis XVI de reconnaître leur appartenance à la noblesse française et que dans le mémoire rédigé à cet effet, ils passaient sous silence les activités industrielles et commerciales qui avaient constitué le fondement de leur puissance pour mieux se couler dans le moule de l’aristocratie franque.
Une immigration cosmopolite
Contrairement à ses voisins la France n’a jamais connu un gros excédent de population, si bien qu’elle n’était pas en mesure d’assurer à elle seule la colonisation de l’Algérie. En 1847 les Français étaient 47 274 contre 62 126 étrangers, principalement des Espagnols, des Italiens et des Maltais. L’Allemagne et la Suisse fournissaient des contingents plus modestes. Il y avait entre les Français et les autres Européens une hiérarchie que j’ai retrouvée au Maroc, où les autochtones ne cachaient pas leur mépris pour les « Sbagnoli » ou les « Taliani ». Passe encore d’être soumis à l’autorité des Français, mais pas de ceux qu’ils considéraient comme des Européens de seconde zone. Les Kraft n’étaient donc pas les seuls à s’efforcer de gommer leurs antécédents. C’était aussi le cas de cette pied noir dont le mari, Français d’origine, eut la surprise de découvrir à la faveur d’un voyage en Espagne qu’elle parlait couramment l’Espagnol. Elle le lui avait caché jusque là. Ou de ce lycéen d’origine italienne qui, auprès de ses camarades, se faisait passer pour Corse, parce que c’était mieux vu. Ces dissimulations donnent la mesure de la xénophobie qui régnait à l’époque en Algérie. Un professeur d’histoire au Lycée d’Alger écrivait en 1882 « nous n’avons pas conquis l’Algérie pour en faire un pays cosmopolite : terre française elle est, terre française elle doit rester…..toute l’hospitalité du monde ne saurait nous obliger à recevoir chez nous le rebut des autres peuples. »
Les incertitudes de la politique algérienne
La fiction de « l’Algérie Française » n’est pas née tout de suite après la conquête d’Alger. Elle supposait d’abord l’occupation de tout le territoire algérien, puis la mise en place d’un peuplement français ou à défaut, européen. Or, sur ces deux questions, la politique de la France a longtemps hésité. Fallait-il se contenter de tenir la bande côtière où étaient situées les principales villes ou étendre jusqu’au Sahara l’espace contrôlé par les autorités françaises ? Le débat dura plus de dix ans et ses fluctuations se traduisirent par des changements incessants à la tête du commandement. Les chefs militaires se sont d’abord opposés aussi bien à l’extension de la conquête qu’au développement de la colonisation. Bugeaud a été longtemps partisan d’une occupation restreinte. Mais l’expérience a montré qu’elle était loin d’assurer la sécurité et il s’est rendu compte qu’elle aboutirait à une guerre perpétuelle. Dès 1840, il en tirait la leçon en écrivant: « je dis à la France : vous avez voulu la conquête alors que je ne la voulais pas ; sachez en supporter les conséquences ». Il exigera de nouveaux renforts et il les obtiendra.
On retrouve les mêmes hésitations à propos de la colonisation. Au début des années 30 le Maréchal Maison, Ministre de la guerre, écrivait : « Le gouvernement ne devait pas, en encourageant directement et prématurément les essais de colonisation, imposer à la France des charges que ne justifierait aucune nécessité et qui ne seraient compensées par aucun avantage ». En 1831, le général Berthezène s’alarme de voir débarquer « une foule de gens sans aveu, sans moyens d’existence ». Beaucoup sont des artisans avec femmes et enfants, des aventuriers sans le sou qui achètent des terrains pour spéculer. Les cultivateurs sont rares. « Il leur faudrait à chacun un bataillon pour protéger leur propriété ». Mais Bugeaud finira par se convertir à la colonisation. Il écrit en 1847 : « partout où il y aura de bonnes eaux et des terres fertiles, c’est là qu’il faut placer les colons, sans s’informer à qui appartiennent les terres ; il faut les leur distribuer en toute propriété. » Un décret de 1848 organise l’immigration. Il assure le transport, l’hébergement dans des tentes ou des baraques en attendant la construction de logements définitifs, un lot de 2 à 10 ha de terre, des semences, des instruments de culture, des bestiaux et des vivres. L’Etat doit aussi assurer les services collectifs : santé et instruction.
Une double désillusion
On le voit, les pouvoirs publics demandent avant tout des agriculteurs et accessoirement des ouvriers du BTP. Leur attente est déçue car il y a peu d’agriculteurs parmi les immigrants, à peine un sur dix dans le meilleur cas. Le commandement se demande ce qu’il va pouvoir faire de cet afflux de limonadiers, de coiffeurs, de tisserands, de confiseurs, de peintres, de cordonniers, de menuisiers, de libraires déconfits, d’huissiers, de courtiers, de garçons de bureau renvoyés ou de marchands en banqueroute. La majorité d’entre eux est inapte aux travaux de la terre. On peut lire cette appréciation dans le dossier d’un de ces immigrants : « ne connaît rien à l’agriculture ; a une peur affreuse de son taureau. » Il y aussi les spéculateurs dont se plaignait le général Berthezène, et toutes sortes d’individus peu recommandables. Les mots de rebut, de bas fonds, de gens sans aveu et de lie reviennent sans cesse dans les écrits de l’époque. La désillusion n’est pas moindre du côté des nouveaux arrivants. Les conditions de vie qui les attendent sont extrêmement dures, surtout pour ceux qui essaient de donner satisfaction aux pouvoirs publics en se consacrant à la mise en valeur agricole du pays. Le défrichage est un travail surhumain. Il faut arracher les racines profondes des palmiers nains et des lentisques. Si l’opération est mal faite, on doit la recommencer l’année suivante. Ce sont les Espagnols qui s’adaptent le mieux à cette activité. Le climat est rude, avec la chaleur en été, le froid en hiver sur les hauts plateaux, la sécheresse, mais aussi les pluies torrentielles qui emportent tout sur leur passage. Il faut tenir pendant des mois entre les premières semailles et une moisson qui n’est pas toujours très abondante et qu’on doit partager avec les sauterelles, et avec l’usurier. En attendant que des logements en dur soient construits, les colons vivent dans des baraquements humides et froids, dans un environnement hostile. Les incendies de récolte, les vols de bétail et les attaques des coupeurs de route entretiennent un climat d’insécurité qui ne disparaitra jamais tout à fait, même après la répression de la révolte kabyle de 1871.
L'émigration allemande
L’émigration étrangère a embarrassé tous les gouvernements et provoqué des politiques fluctuantes. Enfantin avait demandé en 1843 une mission d’enquête et de propagande en Allemagne. Elle lui fut refusée. La même année le comte Guyot, directeur de l’Intérieur à Alger envoyait au ministre de la guerre un rapport pessimiste. Il ne souhaitait pas qu’on provoque l’émigration allemande, mais il ne voulait pas non plus l’exclure. Simplement, il fallait l’admettre avec précaution. Les Allemands étaient appréciés pour leur travail, mais on leur reprochait un usage immodéré de l’alcool, une propension à contracter les fièvres plus souvent que les autres et de faibles moyens financiers. Leur long voyage a souvent eu raison de leurs économies. Dès 1830, on vit arriver des Suisses et des Allemands parmi les premiers européens. En février 1832 le gouvernement français détournait vers l’Algérie un convoi de 73 familles originaires de Bavière, de Rhénanie, et du Wurtemberg, cinq cent personnes environ qui se destinaient à l’Amérique du Nord et que leur agent recruteur avait abandonnées au Havre. Cette première colonie fut implantée à Kouba et à Dely Ibrahim. L’armée française ne contrôlait encore que de petites enclaves autour de cinq villes: Alger, Oran, Bône, Bougie et Mostaganem. Contrairement à l’immigration des Italiens et des Espagnols qui était individuelle, celle des Allemands et Suisses était organisée par l’administration française. Des prospectus et des brochures vantant les attraits de l'Algérie étaient diffusés en Allemagne, des articles étaient publiés dans les journaux locaux. Pendant les vingt premières années, c’étaient les agents diplomatiques français en poste dans les différents Etats d’Allemagne qui organisaient l'émigration. A partir de 1850 ce furent les préfets des départements frontaliers qui recevaient les dossiers de candidature pour les transmettre au Ministère de la Guerre. Puis, en 1855, des commissaires spéciaux furent mis en place pour contrôler l'émigration étrangère. Pour les Allemands, ces commissaires siégeaient et à Strasbourg, Forbach, Saint Louis. Pour obtenir une autorisation de passage gratuit en Algérie un ouvrier célibataire devait payer 100 francs, accompagné de sa famille 400, le colon concessionnaire et sa famille (domestiques compris) 2 000 francs en 1853, 3 000 francs en 1855. En échange, il recevait un permis de passage et une concession de 4 à 5 hectares. Pour se rendre dans la ville française la plus proche, les familles d'un même village se regroupaient en convois de chariots avec ce qu’ils avaient pu emporter : des outils et un coffre rempli de linge et de vaisselle. Ils faisaient d’abord halte pour les formalités dans la ville la plus proche de leur domicile : Strasbourg, Colmar, Mulhouse, ou Metz ; pour les Kraft, c’était Strasbourg, à 130 km de St Ilgen. Après 10 à 20 jours ils arrivaient à Marseille. Dès 1850 un réseau de voies ferrées se développe que seuls les plus fortunés peuvent utiliser. L'allocation versée par l'administration était très insuffisante (30 frs par famille, il en fallait le double ou le triple). Elle fondait rapidement. La traversée durait une semaine en voilier. Mais après 1840 les bateaux à vapeur permettaient de rallier l’Algérie en deux ou trois jours. En 1846, le scénario de 1832 se reproduit : 870 allemands de Trèves, Mayence, et Coblence, abandonnés à Dunkerque par un agent recruteur qui devait les emmener au Brésil, furent déviés sur Oran et installés non loin de cette ville, à Ste Léonie et à La Stidia. Il n’en survécut que 300, soit à peine le tiers du convoi. Le maréchal Bugeaud n’est pas ravi de voir arriver ces colons allemands qui lui sont imposés par une décision du Conseil des Ministres. Il va inspecter leur installation à La Stidia . Il y trouve 84 hommes seulement sur 467 personnes. Parmi les autres, beaucoup de femmes seules avec enfants. Ils sont faibles et maladifs, leurs membres sont décharnés, les muscles de la face ont presque disparu. A peine une quinzaine sont susceptibles de faire un travail énergique ; Bugeaud déplore que tant d’efforts de nos soldats, tant de dépenses publiques soient appliqués à une population qui est si loin de répondre à ce que l’administration en attendait. Il demande au ministre de ne plus envoyer de ces convois de familles d’outre Rhin admises sans un examen préalable et rigoureux
Entre 1856 et 1872 les Allemands représentaient 3 à 5% de la population européenne. Il y a un pic aux environs de 1850 avec plus de 6 000 personnes. En 1900, ce chiffre a diminué de moitié par le jeu des naturalisations (loi de naturalisation de 1889). Le gros afflux se situe dans la décennie 1846-1855. Ils sont une majorité d’hommes en âge de travailler : 30 % de journaliers , 20 % de colons, 20 % d’anciens de la Légion Etrangère, 30 % de commerçants, hôteliers et artisans.
A Sétif A l’arrivée des Français en 1838, l'ancien site romain de Sitifis n’est plus qu’un tas de ruines. C’est une ville entièrement nouvelle que l’armée française se met à construire. Il s’agit d’abord d’un centre militaire qui tire sa valeur stratégique d’un important nœud de communication. De 1841 à 1849, on a construit à Sétif un fort, des casernes pour 2 200 hommes et des écuries pour 300 chevaux, un hôpital pour 830 malades, une manutention des vivres avec 4 fours, un abattoir, un magasin à poudre et un parc aux fourrages. Les chantiers font appel à un grand nombre d’ouvriers civils qui formeront la première population de cet embryon de cité. La population urbaine de Sétif au 31 décembre 1849 était de 646 Européens; la population indigène de 436 individus, soit un total de 1 082. Ces premiers habitants ont d’abord été logés sous la tente ou dans des habitations provisoires en torchis qui devaient disparaître après la promulgation en 1843 du premier plan d’urbanisme de Sétif. Quatre ans plus tard, une ordonnance royale officialisait l’existence de la ville qui était divisée en deux parties : le quartier militaire au nord et le quartier civil au Sud. La ville est dense. Elle se développe sur un plan en damier à l’abri d’une ceinture de remparts. Elle reçoit au fil des années tous les attributs d’une petite ville de province. C’est la Poste et la mosquée El Attik, en 1845, une première banque en 1855, l’Hôtel de Ville en 1856, sur l’emplacement de l’ancien bureau des Affaires Indigènes, le Tribunal de première Instance en 1860, l’église Sainte Monique en 1867, le Collège en 1873, la Sous-préfecture en 1874, le théâtre municipal en 1896. Et pour couronner le tout, une fontaine monumentale Aïn El Fouara est installée en 1898 par les soldats du Génie et l’entrepreneur Francione sur une source qui est chaude en hiver et fraîche en été. Aujourd’hui encore, elle est l’emblème de Sétif et la fierté de ses habitants. La sculpture est l’œuvre de Francis de Saint-Vidal, le socle et tout l’environnement architectural ont été conçus par un architecte “local”, Eldin, qui réalisait en même temps le Théâtre de Sétif. La Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif
En 1853, les Kraft ont vu arriver à Sétif près de 700 Vaudois, en majorité des agriculteurs recrutés par la Compagnie Genevoise, dont le Directeur, M. Charles Prescheville, sera témoin au mariage d’Anna Catherine Kraft le 9 Septembre 1869. Cette Compagnie, fondée par des hommes d'affaires genevois, a obtenu 20 000 hectares de Napoléon III, à charge de faire construire 10 villages de cinquante feux chacun et de les peupler en 10 ans. Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, compte parmi ses principaux administrateurs. Pour recruter des émigrants, la Compagnie genevoise s'est livrée à une intense propagande dans le canton de Vaud. Avec succès puisque l'écrasante majorité des partants sont des Vaudois, dont plus de la moitié vient du Gros de Vaud et de la région de Rolle. Les départs sont souvent subventionnés par la commune d'origine. Cette première expérience s’est soldée par un échec. Démoralisées par la sècheresse et la pauvreté des récoltes, harcelées par les indigènes dont ils avaient pris les terres, décimées par le choléra et la fièvre typhoïde, plusieurs familles décident de rentrer en Suisse. La Compagnie Genevoise poursuivra son activité jusqu’au XXème siècle, mais avec de moins en moins de Suisses et de moins en moins de petits colons. La finance continue, mais il n’est plus question de peuplement.
Les Kraft, brasseurs de frère en frère
Mais parfois aussi de père en fils et de gendre en beau-père.
L’aîné des frères Kraft débarque en Algérie en 1834, quatre ans avant la conquête de Sétif. Il se prénomme Johann Peter Ludwig, mais on l’appelle usuellement Louis. Il est bientôt suivi par deux de ses frères, Johann (Jean) et Philipp. Un quatrième frère, Franz reste à Saint Ilgen avec les parents, Ludwig Kraft et Elizabeth Sutter, mais son fils Ludwig Georg rejoindra ses oncles à Sétif. Les trois frères se marieront en Algérie. Louis et Johann épouseront deux sœurs originaires de Nîmes, Anne et Philippine Verdus. Philipp, mon arrière grand-père, a épousé en 1863 Victorine Bouvard, originaire de la Roche sur Foron, en Haute- Savoie. Les premières naissances ont lieu en 1852 : Anna Catherine, fille de Louis, et Jacob, fils de Jean. En été 1854 une épidémie de choléra ravage Sétif et ses environs. Les malades affluent de tous les villages voisins et l’hôpital est débordé. Malgré cela on célébrera la fête du 15 août à Sétif, avec salves d'artillerie, et revue des troupes sur le champ de manœuvre, défilé devant le général et son état-major aux cris de " Vive l'Empereur ! ". Le soir il y aura un bal champêtre dans la promenade du duc d'Orléans. Les trois frères étaient brasseurs, ce qui a dû faciliter leurs débuts sur la terre algérienne en leur épargnant l’épreuve de ce changement de métier qui, pour la plupart des immigrants obligés de se convertir à l’agriculture, venait s’ajouter aux difficultés inhérentes à un changement de pays, de climat et souvent de langue. Les trois frères ne se contentaient pas de mentionner leur métier de brasseur dans les actes d’état civil. Ils n’étaient pas devenus des brasseurs « honoris causa ». Non seulement ils ont pu continuer à exercer en Algérie le métier qu’ils avaient en Allemagne mais ils sont restés étroitement liés au milieu de la brasserie. David Verdus, le beau père de Louis et de Jean, était lui aussi brasseur. Jean Philippe Edouard, le fils de Jean, brasseur lui-même, a épousé une fille de brasseur, Elisa Hummel. Et Jeanne Catherine Kraft a épousé à Philippeville Charles Kessler qui travaillait dans la brasserie de son beau père Jean Kraft. On note aussi la présence de plusieurs brasseurs au nombre des témoins qui ont laissé leur trace dans les registres de la mairie à l’occasion des mariages, des naissances et des décès qui jalonnent la vie des Kraft en Algérie. Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, on comptait 12 brasseries dans la région de Constantine. Les hauts plateaux de Sétif que l’on désignait dans l’antiquité comme le grenier de Rome fournissaient la matière première. Ils produisaient une orge d’excellente qualité. De plus, les Allemands continuaient comme ils en avaient l’habitude, à cultiver le houblon, en même temps que la pomme de terre. Nous savons que la bière était d’un usage courant dans l’Algérie du XIXème siècle. C’est elle que les soldats offraient aux convois d’immigrés pour les réconforter.
L’annuaire général de l’Algérie nous renseigne sur l’implantation des Kraft en 1880 :
Brasseurs : Louis et Philippe Kraft à Sétif Kraft, rue Vallée à Philippeville Kraft frères, rue d’Arzew à Oran Hummel, rue d’Arzew à Oran
Loueurs de maisons meublées : Kraft à Sétif
Agriculteurs : Kraft à Sétif : 1000 ha, blé, orge, fourrages
On voit que s’ils sont restés fidèles à leur premier métier, ils ont très vite élargi leurs activités, notamment en direction de l’agriculture et qu’ils n’ont pas tardé à se disperser sur l’ensemble du territoire algérien.
Les Kraft se font naturaliser
Les dossiers de naturalisation sont intéressants à consulter. Ils nous renseignent sur la manière dont les Kraft se sont fait une place dans leur nouvelle patrie.
Louis Kraft fait une première demande de naturalisation le 19 juin 1859. Dans la lettre qu’il adresse au maire de Sétif, il rappelle qu’il a vu le jour à Gottramstein sur le territoire français que les désastres de 1815 ont réuni à la Bavière rhénane l’année même de sa naissance. Il ajoute qu’il habite l’Algérie depuis juillet 1834 et qu’il a pu, par son travail et son économie, réaliser une assez brillante fortune qui lui permettrait de vivre indépendant dans son pays natal, mais que son intention a toujours été de ne plus quitter le territoire de l’Empire. Français de cœur, il a épousé une Française et pendant les 25 ans durant lesquels il a habité le territoire français, il a pu se convaincre de la générosité des sentiments de cette nation et il lui a gardé une profonde reconnaissance pour l’hospitalité qu’elle lui a accordée et pour la protection qu’il a trouvé dans ses lois. Sa fortune était déjà évaluée à 300. 000 francs. Elle se composait d’une brasserie, de deux maisons et d’une importante exploitation agricole. Malgré les sentiments qu’il affiche, et le soutien du Préfet qui invoque les services rendus par Louis à la colonisation, sa demande n’a pas pu être satisfaite faute de remplir les conditions de délai fixées par la Constitution de l’Empire. Les autorités lui ont simplement accordé le 24 mars 1860 l’autorisation de fixer son domicile sur le territoire français. Il a donc fallu qu’il formule le 24 août 1870 une nouvelle demande dont l’examen a été retardé par la guerre de 1870. Dans ce nouveau dossier, le préfet soulignait qu’arrivé en Algérie sans fortune, Louis avait su y acquérir par son intelligence, son travail et un esprit tout particulier d’économie une des positions commerciales les mieux assises de la Province de Constantine. Il possédait à Sétif la brasserie la plus importante de la ville, une douzaine de maisons, plusieurs moulins et trois fermes importantes. Il disposait d’un fonds de roulement qui lui permettait de faire l’escompte (prêt à intérêt) sur une assez grande échelle. Il jouissait d’une bonne considération commerciale et sa conduite comme sa moralité étaient excellentes. Finalement, la nationalité française lui sera accordée par un décret du 5 décembre 1872 (dossier 3500 x 7).
Le dossier de naturalisation de Philippe (n° 4596 X 72) nous apprend qu’il est arrivé à Sétif en 1852. « Maître brasseur et propriétaire important dans la localité il ne doit sa position aisée dans laquelle il se trouve qu’à son travail et à sa conduite. » Il reçoit la nationalité française par décret du 7 mars 1873. Son frère Jean, qui vit alors à Philippeville est naturalisé à la même date après 31 ans de séjour en Algérie, où il est donc arrivé en 1842, huit ans après son frère ainé (dossier 4567 X 72).
Un quatrième dossier, celui de François Auguste, correspondait à un autre cas de figure. Comme il était né en Algérie, il était appelé à devenir Français automatiquement sauf s’il déclinait cette qualité l’année de sa majorité. Mais sa mère, Guilelmina Geiselmann était si soucieuse de le voir devenir Français qu’elle n’a pas attendu qu’il ait 21 ans. Dès le 29 novembre 1899 elle se présentait devant le juge de paix de Sétif afin de réclamer la nationalité française au nom de son fils en renonçant par anticipation au droit que la loi lui accordait de décliner cette nationalité (dossier 7950 X 99).
L’exploitation agricole
A Sétif, les frères Kraft cultivent le blé, l’orge et les fourrages sur une propriété de 1.000 hectares située au lieu dit le Hammam près de la ferme de leur ami Achille Sèbe qui fut longtemps maire de Sétif.
C’est le 6 décembre 1847que Louis et Jean obtiennent leur première concession, à titre provisoire. Située à Ain Sfia, près de Sétif, elle est de 20 ha pour chacun d’eux. Le titre officiel leur est délivré le 31 octobre 1849. Les deux frères sont associés et la superficie exacte de leur concession est de 41 ha, 7 ares et 23 centiares. La règle voulait qu’après un délai de quelques années fixé par l’acte de concession, l’administration vienne inspecter la propriété pour vérifier le respect des conditions fixées, qui portaient sur la mise en valeur des terres, les plantations et les constructions à édifier. Cette inspection a eu lieu le 31 octobre 1852. Il est constaté que les frères Kraft ont construit une des plus belles fermes d’Ain Sfia. La valeur des bâtiments est estimée à 12 000 francs. Ils comprennent une jolie maison d’habitation, avec des chambres au premier étage et des écuries sainement distribuées. Il n’a été planté que 900 arbres, soit moins que la quantité exigée, mais les inspecteurs admettent que l’objectif était difficile à réaliser à cause de la rareté des terres fraîches. Une autre concession est obtenue par Jean le 25 mai 1853, toujours à Ain Sfia. Elle est de 41 ha, 5 a, 49 ca. Classée « lot urbain », elle est contigüe à celle de Louis. Elle est consentie moyennant le versement à l’Etat d’une rente annuelle de 45 francs. Jean offre de sérieuses garanties puisque sa brasserie est évaluée à 10 000 francs et qu’il possède en outre 10 000 frs en numéraire. Les inspecteurs constateront la construction d’une maison comprenant trois pièces au rez-de-chaussée et deux au premier, ainsi qu’une grange et une écurie pouvant loger 30 têtes de gros bétail. Lorsque les deux frères sépareront leurs biens, cette concession reviendra à Louis. Le 5 octobre 1853, une concession de 3 870 m2 est accordée aux Kraft. Les conditions fixées comprennent la mise en valeur du lot, le creusement d’un fossé de délimitation et la plantation de dix arbres. Il sera effectivement planté 40 arbres fruitiers, 92 gros frênes et 860 boutures de saules et de peupliers.
Le 26 juin 1855, une nouvelle concession de 24 ha est accordée à Louis au lieu-dit El Kassi, à 1 700 m au sud de Sétif. Les conditions imposées étaient de construire une maison à usage de ferme ou de mettre la ferme d’Ain Sfia en conformité avec les besoins de la nouvelle exploitation. La rente annuelle à verser à l’Etat est fixée à 24 francs. Les attendus de la concession précisent que Louis Kraft a porté tous ses intérêts en Algérie et qu’il possède les ressources nécessaires pour mettre en rapport le terrain qu’il sollicite. Il possède en effet à Sétif une maison évaluée à 25 000 frs plus 5 000 frs en numéraire. Il sera affranchi de la clause résolutoire le 24 mars 1864, les inspecteurs ayant constaté qu’il avait construit dix pièces d’habitation, des magasins, des écuries, des hangars et des cours, le tout pour une valeur de 18 à 20 000 francs.
Le 24 février 1858 Louis reçoit une concession de 63 a 84 ca (jardin) dans la banlieue de Sétif, moyennant une rente de 32 frs et l’engagement de planter 500 arbres. Il avait déjà obtenu une concession provisoire sur cette parcelle en 1853. Dans le début des années 60, Louis rachète à deux concessionnaires des propriétés situées à Azel Hammam, à 20 km de Sétif et dotées de chutes d’eau qui lui ont permis d’y construire un moulin industriel à farine doté de roues hydrauliques à deux tournantes. Cette réalisation, imposée par le traité de concession, a exigé le creusement d’un canal de 2 km.
a) la concession de Lejeune et Cie, de Dijon, rachetée le 15 mars 1861 (ou 62) d’une superficie de 20 ha, 14 a, 40 ca. b) La concession de 72 ha, 6 a, 36 ca, située elle aussi à Azel Hammam, au lieu-dit Kerbet Zerga qui avait été accordée le 20 octobre 1859 au vicomte de Noé, colonel de cavalerie en retraite domicilié à Constantine, moyennant une rente annuelle de 72 frs. Le rachat de cette propriété par Louis Kraft a eu lieu en 1864.
Le 31 décembre 1862, Louis avait obtenu concession de 1050 m2. Il s’agissait sans doute d’une petite enclave coincée dans ses terres
En 1882, il s’est rendu acquéreur, sur adjudication, d’une nouvelle propriété située à Ain Abessa. Le concessionnaire, M. Simon Pierre n’avait pas été en mesure d’honorer ses dettes.
En 1896, Jean Kraft, déjà âgé de 71 ans (3 ans après son décès, si c’est lui) demande l’autorisation d’acquérir de gré à gré une parcelle à Tocqueville pour y installer un commerce de grains. C’est son neveu Kraft, avocat à Sousse et « riche propriétaire » à Tocqueville qui s’occupe de ses intérêts. Les renseignements relatifs aux propriétés des Kraft viennent des Archives de la France d’outremer à Aix en Provence : Kraft Jean Pierre ( Louis) 51 L42/13 920. Ain Sfia 2M36. Azel Hammam 2M 62. Sétif 2M 412.
Ils participent activement aux délibérations du syndicat et du comice agricoles de Sétif. Le syndicat met à la disposition de ses membres un matériel de battage dont les périodes d’utilisation font l’objet d’un tirage au sort périodique. Aux comices agricoles de 1894, Kraft et Cie obtiennent le 4ème prix dans catégorie brebis de races européennes ou croisées. 8ème prix avec médaille de bronze pour les agneaux. Entre 1892 et 1894, c’est Henri Erhardt Kraft, un fils de Louis qui représente la famille au Syndicat. Les Archives commerciales de France annonçaient déjà la prorogation de la Société Kraft (Henri Erhardt Kraft) au 31 décembre 1890. Après la mort d’Henri, Louis avocat-défenseur à Sousse, en Tunisie, prendra la relève. Les P.V du syndicat font état de sa présence entre 1900 et 1902.
Les Kraft expérimentent une nouvelle méthode d’exploitation
Le bulletin du syndicat signale dans son numéro de mars 1896 que plusieurs propriétaires de la région de Sétif, les Kraft, mais aussi MM. Sèbe et Chollet ont expérimenté avec succès une nouvelle formule d’exploitation : le métayage. Ce régime, en favorisant la concurrence, se traduit par une augmentation de la part revenant au propriétaire. Elle passe de 20 à 25 ou même 30 % ce qui, joint à l’augmentation des rendements compense largement les investissements réalisés par le propriétaire. En effet, le système du métayage met l’achat du matériel à la charge du propriétaire. Il peut ainsi doter sa ferme d’un équipement moderne dont l’exploitant n’aurait pas les moyens de faire l’acquisition. L’auteur de l’article souligne : « la charrue arabe a fait son temps. Plus les terres s’épuisent plus il faut les labourer en profondeur et cela ne peut se faire qu’avec des instruments perfectionnés et de bons attelages ». Et il ajoute en insistant sur le troisième avantage que revêt à ses yeux le recours au métayage : « le remplacement graduel de nos arabes incorrigibles dans leur paresse et incurie par des Espagnols ou d’autres Européens aurait pour heureuse conséquence d’atténuer dans une certaine mesure l’influence néfaste du contact journalier avec les indigènes, tout en assurant une sécurité plus grande ».
L’auteur revient d’un voyage d’études à Sidi Bel Abbes où il a pu admirer une agriculture qui doit la supériorité de ses rendements au fait que les colons y sont en majorité et qu’ils font largement appel à la main d’œuvre espagnole. Il observe : « les Espagnols, aidés par des ouvriers marocains ont remplacé avantageusement tous ces arabes pouilleux et détestant les roumis qui nous entourent en si grand nombre que nous sommes comme noyés dans leur masse……L’exemple de l’incurie, de l’insouciance et de la paresse des indigènes est très contagieux. Beaucoup de nos colons sont devenus arabes aux trois quarts. Les nouvelles générations pâtiront dans une plus forte mesure de ce contact malheureux ; nos enfants et petits enfants seront encore plus arabes que nous mêmes. »
A la suite de ces réflexions, l’auteur nous livre une analyse des raisons pour lesquelles les agriculteurs algériens ne s’en sortent pas : bien sûr la charrue antique qui ne fait que gratter le sol en surface, le poids des loyers que la plupart d’entre eux doivent acquitter, le prélèvement des usuriers et la baisse du prix des céréales. Mais après avoir fait ce constat, la seule solution qu’envisage l’auteur, au moment où la mise en place d’un matériel moderne leur permettrait d’améliorer leurs revenus c’est de chasser ceux qu’il appelle les arabes, avec un a minuscule, la majuscule étant réservée aux Européens, même s’ils ne sont qu’Espagnols.
Les Kraft avaient un grand ami, Achille Sèbe. Depuis leur arrivée à Sétif il n’ont pas eu une naissance, un mariage ou un décès où Achille Sèbe ne les ait accompagnés pour leur servir de témoin à la Mairie. Il était devenu un des notables les plus puissants de la région, président du syndicat agricole, puis Maire de Sétif. Et pourtant cet homme influent et respecté avait une faiblesse qui lui a valu de passer en correctionnelle. Il trichait au jeu. Voici ce qu’écrivaient les « Annales Africaines » le 24 juin 1911.
« Une foule considérable a suivi ces débats qui ont été palpitants d’un bout à l’autre, et toute l’Algérie en a lu les compte rendus très complets dans les grands quotidiens des trois départements. De ces comptes rendus, il résulte clair comme le jour que M. Achille Sèbe, maire de sa ville, délégué financier, personnage considérable et ami personnel des chefs du parti politique qui tient en mains tout le département de Constantine, a triché au jeu. » Et pourtant, « sa redoutable manie mise à part, c’est un homme d’une probité parfaite, d’un désintéressement admirable ; comme mandataire public, il n’y a que des éloges à faire de lui et ces éloges, tout le monde les a faits ; il a géré pendant près de quarante ans les biens de Mme Delay (née Kraft) et de M. Kraft ; il aurait pu s’enrichir à leurs dépens ; ces personnes sont venues déclarer qu’elles n’ont eu qu’à se louer de sa scrupuleuse honnêteté. »
Finalement le tribunal a jugé Achille Sèbe coupable, mais l’a acquitté.
Une intégration rapide
Nous avons vu plus haut que la poursuite de leur métier de brasseur avait facilité l’acclimatation des Kraft en Algérie. Il y a un autre élément qui a joué dans le même sens, c’est le fait d’appartenir à une communauté relativement peu nombreuse. Dans l’Algérie du XIXème siècle, les Européens se regroupaient par origine ethnique et formaient des communautés assez fermées. Mais les Allemands, moins nombreux que les Italiens, les Espagnols ou les Maltais, se sont dilués plus facilement. Et la fiction de leur origine alsacienne a également favorisé cette intégration. Les témoins qui figurent sur les actes d’état civil des Kraft sont presque tous des Français. Et les trois frères ont épousé des Françaises. Ils ont eu moins de mal que les immigrés d’origine méditerranéenne à supporter les rudes hivers des hauts plateaux, à 1 100 mètres d’altitude, mais en revanche, ils étaient sans doute moins armés pour résister aux chaleurs de l’été. C’est en 1860 que l’aîné des trois frères, Louis, a été naturalisé Français. Jean et Philippe ont suivi en 1873, donc un an après la naissance de Victor Emmanuel, mon grand-père. Ils sont tous les trois devenus Français avant la naturalisation massive décidée par une loi de 1889, ce qui signifie qu’il s’est agi pour eux d’une démarche volontaire et individuelle. François Auguste, fils de Louis Georges a pour sa part acquis la nationalité française en 1899, à l’âge de vingt ans.
Dès l’origine, les Kraft ont pris une part active à la vie locale. Un Kraft a été conseiller général de canton de Sétif de 1887 à 1891. Tout au long du siècle, il n’y pas eu une collecte, et elles étaient nombreuse sans qu’un Kraft ne figure au nombre des donateur. On observe la même volonté de participation dans le domaine du développement économique. Le Bulletin des Lois publie le décret impérial du 18 Septembre 1860 portant autorisation de la Société Anonyme formée à Paris sous la dénomination de « Compagnie des Chemins de fer Algériens » Louis Kraft, Sétif, figure parmi les premiers souscripteurs pour 500 francs.
La famille va rester très unie. Les échanges de prénoms entre cousins en font foi. En 1863, Louis est témoin au mariage de son frère Philpp. Henri Ehrhard déclare le décès de sa tante Victorine en 1885. Il est témoin au mariage de Marie, la fille de Philippe en 1887. Plus tard, Victor Emmanuel suivra son frère aîné en Tunisie.
Louis et ses descendants
En 1847, Louis épouse Anne Verdus, à Philippeville, où la mariée vit avec ses parents. Elle est née à Nîmes le 8 juillet 1826. Son père est négociant.
A la mort de Léon Philippe, en 1854, l’année du choléra, Louis et Anne habitent aux Eulmas, près de Sétif. L’année suivante, ils résident à Sétif même, place Bélisaire. Ils y sont encore en 1869. A la mort d’Anne, ils vivent rue Marine, où Henri Ehrhard continuera à habiter jusqu’à sa mort, en 1897.
Les filles de Louis feront de beaux mariages. En 1869, Anna Catherine, 17 ans, épouse Edmond Geffroy substitut du Procureur général près de la Cour d’Appel Impériale d’Alger. Le père du marié est un ancien acteur de la comédie française. Témoins du mariage: M. Coinze, Alphonse, Henri, Adolphe président du tribunal de Sétif, Maury, Auguste, avocat, Hauzic Henri, responsable des Ponts et Chaussées et Rosquillon de Prescheville, Charles, directeur de la Compagnie Genevoise.
En 1877, c’est Marguerite Barbara, 21 ans, qui épouse Edmond Emile Delay, capitaine d’artillerie. Témoins du mariage: Edmond Geffroy, 42 ans, Conseiller à la Cour d'appel d'Alger, beau frère de la mariée, Georges Bernard Stiltz, 41 ans, Capitaine d'Artillerie et Guy, Roger, Rengave, 55 ans, président du tribunal civil de Sétif, cousin par alliance du futur époux. Marguerite Barbara mourra à Alger en 1899. Enfin, Elisa Marie Eugénie épouse en 1879, à l’âge de 19 ans, Louis de Gonzague Emile Auguste Genty, juge de paix.
Le niveau social des témoins s’est élevé au fil du temps. Dans les années cinquante, on trouvait des négociants, mais aussi des cafetiers, des brasseurs et des boulangers. A la mort de Louis, en 1884, c’est un légiste et un propriétaire qui viendront déclarer le décès à la Mairie. Avec le mariage des filles de Louis et d’Anna, comme nous venons de le voir, ce sont les officiers et les magistrats qui entrent en scène. Autre nouveauté qui semble confirmer une certaine progression dans l’échelle des revenus : on fait désormais des contrats de mariage.
Anne Verdus meurt le 1er février 1879 à 53 ans. Son beau frère Jean déclare son décès à la Mairie.
Pour Elisa Kraft, Louis de Gonzague Genty et leur fils Louis, voir les fiches individuelles. Nous avons pu connaitre leur descendance grâceà Marie José Delrieu et à Christian Veillas.
Johann et ses descendants
Johann est resté brasseur toute sa vie. Son fils Jean Philippe suivra la même voie tandis qu’Ernest sera négociant. Avec son épouse Philippine Verdus, Johann habite rue Marine à Sétif. C’est là que naîtra Jacob, leur premier fils, en 1852, la même année que le premier enfant de Ludwig. A Sétif les actes d’état civil des Kraft ont pour témoins des cafetiers, des employés, des maître maçons, des propriétaires, un employé du télégraphe, un pharmacien, un brasseur. Cela nous donne une idée de ce qu’était le cercle de leurs amis.
David Jules (1854) et Jean Philippe Edouard (1855) sont nés à Sétif. Mais en 1857, Jeanne Catherine est née à Philippeville. C’est donc entre 1855 et 1857 que la famille de Johann a déménagé à Philippeville. Elle habite 19 rue Valée. A partir de là, tous les enfants qui ont suivi sont nés à Philippeville. En 1875, Jeanne Catherine s’est mariée à Philippeville avec Charles Kessler, originaire de Landau, en Allemagne, qui travaille dans la brasserie de son beau père. Il y a alors quatre brasseries à Philippeville. Mais trois ans plus tard, en 1878 c’est à Oran que Jean Philippe épouse Elisa Hummel. Il s’y établit. L’annuaire général de l’Algérie nous apprend dans son édition de 1880 que la brasserie Hummel et celle des frères Kraft sont toutes deux situées rue d’Arzew. Les deux familles sont restées proches. Le 11 juillet 1891 elles annoncent ensemble le décès de Louis Edouard Rousseau, 14 ans dans l’Indépendant de Mostaganem. Dans sa séance du 29 octobre 1879, le Conseil Général du Département d’Oran rappelle qu’un bureau des nourrices, autorisé par le Préfet a été créé et confié aux soins de Madame Kraft, sage femme et que des fonds ont été alloués par le Département pour la nomination d’un médecin inspecteur des enfants du premier âge. Tous les enfants de Jean Philippe sont nés à Oran. Il semble que ses parents l’y aient suivi, car c’est à Oran que Johann mourra en 1893. La famille a d’abord habité rue d’Arzew . C’était l’avenue principale de la ville, celle où Albert Camus logeait quand il vivait à Oran. Ils ont ensuite habité à la Maison Kraft, quartier Miramar toujours à Oran. Jean, à sa mort, vivait 42 rue du Fondouk. Lorsqu’ils on déménagé au quartier Miramar, les Kraft ont conservé leur maison de la rue d’Arzew comme immeuble de rapport. A ce sujet, il y a eu avec la Mairie d’Oran un litige qui est remonté jusqu’au Conseil d’Etat, à la suite d’une requête d’Edmond Kraft, déposée le 21 janvier 1914 et demandant l’annulation d’un arrêté du 6 juillet 1912 par lequel le Maire d’Oran prescrivait la construction d’un nouveau cabinet d’aisances dans l’immeuble dont Edmond Kraft était propriétaire rue d’Arzew. Celui-ci faisait valoir qu’il existait déjà trois cabinets d’aisance dans l’immeuble dont deux avaient été établis récemment sur les injonctions du Service de l’Hygiène et approuvés par cette administration. M. Kraft estimait que ces trois cabinets d’aisance suffisaient largement aux besoins des vingt locataires qui occupaient l’immeuble et que c’était donc à tort qu’un procès verbal de contravention avait été dressé à son encontre le 25 octobre 1913 et que le Tribunal de Police l’avait condamné le 3 janvier suivant. Dans sa réponse, le Maire s’appuyait sur l’article 75 du règlement sanitaire de la ville d’Oran pris en application du décret du 5 août 1908 et qui prévoyait dans tout immeuble préexistant, en cas de grosse réparation et en tout cas avant dix ans l’installation d’un cabinet d’aisance par tranche de cinq pièces habitables, dès l’instant que la rue était pourvue d’un égout. Or la rue d’Arzew était dotée d’un égout depuis 1896. Le Maire précisait qu’en plus d’un atelier de menuiserie où travaillaient onze ouvriers, l’immeuble de la rue d’Arzew comprenait sept logements de deux pièces, abritant trente deux personnes, ce qui au total faisait un nombre d’occupants deux fois plus élevé que ne le disait Edmond Kraft. Les observations du Ministre de l’Intérieur ayant soutenu le point de vue du Maire, le Conseil d’Etat a rejeté la requête d’Edmond Kraft qui, au demeurant, avait été présentée après l’expiration du délai de recours. (La revue algérienne, tunisienne et marocaine de législation et de jurisprudence, éditée par la faculté de droit d’Alger rend compte dans son numéro T34 de 1918.)
Quant à la maison Kraft, celle du quartier Miramar, nous en retrouvons la trace le 21 janvier 1892 un article de l’indépendant de Mascara, journal radical autonomiste qui sous le titre « Victime du devoir » relate la mort du docteur Théophile Barrière. Médecin de colonisation à St Cloud il avait attrapé la diphtérie en faisant une trachéotomie à un jeune patient. Transporté à Oran, à la villa Kraft à Gambetta, il devait y succomber. Pourquoi l’avoir transporté dans cette villa ? Un cabinet médical s’y trouvait il ? Un descendant de Johann était-il médecin ? Cela fait partie des questions qu’il nous reste à élucider. Coincidence, il existe encore aujourd’hui une polyclinique « Jean Kraft » dans une ancienne rue Jean Kraft qui a été rebaptisée rue Fares Belahoue, après l’indépendance de l’Algérie mais que les habitants continuent à appeler rue Jean Kraft. D’après des renseignements qui nous ont été donnés, ce Jean Kraft aurait été adjoint au maire d’Oran.
1921. La Cour de Cassation mentionne à propos d’un litige de 1908 qu’un vignoble appartenant aux frères Kraft avait été mis sous séquestre par le Receveur des contributions diverses d’Oran. (Dalloz Jurisprudence générale)
Il était souvent question des Kraft dans la Revue Mondaine Oranaise.
Le 26 décembre 1908 Madame Kraft tient un stand à la fête de fin d’année au profit de l’œuvre des « Petits Oranais à la montagne. »
Le 9 novembre 1913, la revue mondaine accompagne de ses vœux les futurs « chicanous » et « morticoles » qui mettent le cap sur Alger pour y poursuivre leurs études et leurs fredaines. Un jeune Kraft est du voyage. Le 7 juillet 1914, Marcel Kraft (1895) assiste au mariage de Marguerite Raynaud-Lacranze avec M. Santini et à l’élégante réception qui suit la cérémonie. Le 20 mars 1912, le jeune Kraft est demi dans l’équipe du Club athlétique Oranais, avec Bloch et Cabanel Ils battent le Sporting Club Belabésien par 2 à 1. Le 8 novembre 1913 Kraft est toujours demi (photo) ; il joue un match contre Tizi Ouzou. Une génération plus tard, le « long et flegmatique Kraft » dispute le match Oran Boufarik en compagnie du rondouillard Riello. L’équipe a passé la nuit à Blida au Grand Hôtel d’Orient. Personne n’a pas fermé l’œil à cause d’un bal qui se tenait dans l’établissement (« Oran Sport » du 9 mars 1934)
Tous les descendants de Johann ne sont pas restés à Oran.
Jeanne Catherine (1857), fille de Johann était restée à Philippeville avec son mari. Ils ont ensuite quitté Philippeville pour Bône, puis Tunis, avant de revenir à Bône où Charles Kessler est mort en 1904. Ils habitaient 9 rue de l’Arsenal et Charles était resté brasseur jusqu’à la fin de ses jours. Devenue veuve, Jeanne Catherine est allée s’installer auprès des siens à Oran
Jean Louis François Martin (1865), fils de Johann, semble lui aussi être resté à Philippeville. Appelé tardivement à faire son service militaire à la suite d’un oubli, il a invoqué pour y échapper cette origine allemande que ses parents avaient mis tant de soin à dissimuler. (Revue algérienne, marocaine et tunisienne de jurisprudence.) Albert Jean Edouard (1881-) fils de Jean Philippe s’est marié à Bougie. Il avait d’abord commencé une carrière d’avocat à Oran, ce qui donne à penser qu’il avait fait partie d’un de ces convois de futurs « chicanous » dont la Revue Mondaine oranaise saluait le départ pour la Faculté de Droit d’Alger. Le 26 mai 1921, le Journal général de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc annonçait sa nomination comme avoué près du tribunal de première instance de Bougie où il s’installera au 21 de la rue Trézel et où il retrouvera ses cousins Jean Théodore et François Auguste. Il est omniprésent et contribue généreusement à toutes les collectes. Il adhère au Comité de Secours aux combattants du Maroc créé en août 1925. En avril 1930, on lui propose la présidence de la Ligue des Droits de l’Homme. Il décline l’offre mais promet son entier concours au sein du bureau de l’association. En 1927, il a épousé la fille d’Alexandre Billard le directeur de « l’Avenir de Bougie » Leur fils Yves Edouard Alexandre naitra en juillet 1928. Il vit actuellement à Grenoble. Albert se retirera à Alger où il meurt en 1956 Marcel Louis Jean Edouard (1895), fils de Jean Philippe a épousé à Alger Jeanne Marie Onesta Tavolta le 23 janvier 1923.
Jeanne (1879) fille de Jean Philippe a épousé le 18 avril 1914, Lucien Callot principal au collège de Perpignan. Les deux époux devaient ensuite s’installer à Constantine où Lucien avait été nommé Proviseur. Jeanne se rapprochait ainsi son frère Albert. En août 1923 Lucien Callot était nommé chevalier de la Légion d’Honneur.
La branche de Louis Georges
Franz Kraft, le deuxième fils de Ludwig Georg, n’avait pas émigré avec ses trois frères, mais son fils, né à St Ilgen est allé les rejoindre entre 1873 et 1876 à Sétif où il logeait rue d’Aumale, comme son oncle Philipp. Il s’était déjà marié en Allemagne avec Wilhelmina Geiselmann et faisait lui aussi partie de la corporation des brasseurs. Il n’y a pas vécu longtemps puisqu’il n’avait que 34 ans à sa mort en 1883. Ils ont eu quatre enfants :
- Marie Mathilde ; née le 11 août 1872 à St Ilgen, morte le 11 novembre 1876, rue d’Aumale à Sétif. Témoin Philipp Kraft - Jean Théodore né le 12 octobre 1873 à St Ilgen, marié le 25 février 1899 - François Auguste né le 26 mars 1879 à Ras el Ma, commune mixte de Sétif. Il a été naturalisé en 1899 et s’est marié le 29 mars 1902. - Henri Louis né le 29 avril 1883 à Sétif rue d’Aumale et mort le 16 mai de la même année.
Louis Georges semble avoir fait une tentative malheureuse dans l’agriculture. Il se déclare brasseur en 1873, cultivateur en 1879 (il habite alors à Ras el Ma) Il est à nouveau présenté comme brasseur dans son acte de décès. Les deux fils de Louis Georges et de Wilhelmina ne suivront pas la voie de leur père. Jean Théodore fera carrière dans les Ponts et Chaussées, tandis que François Auguste (appelé plus couramment Auguste) sera typographe, puis journaliste à l’Avenir de Bougie, et enfin, imprimeur à Sétif. Ils n’ont que 11 et 4 ans à la mort de leur père. Leur mère devra travailler comme repasseuse pour les élever, avant d’épouser en secondes noces le gendarme Corsetti dont elle divorcera au bout de sept ans. Le 23 novembre 1899 achète avec son fils Auguste un fonds de commerce à M. Mardoché Naman. En 1924, nous savons qu’Auguste n’est plus journaliste à l’Avenir de Bougie et qu’il s’est installé comme imprimeur rue du Cardinal Lavigerie à Sétif. En même temps, son fils René est reçu à la deuxième année de droit avec la mention AB. Deux ans plus tard, il obtient son doctorat en droit avec la mention Bien. Sa thèse est publiée par la faculté de Droit d’Alger sous le titre : « Des incapacités et déchéances en droit pénal international » Le 1er mai 1927 René réussit son examen de sortie de l’Ecole des officiers de St Maixent. René a été avocat à Sétif où il a exercé la fonction de bâtonnier. Il a eu un fils, Georges qui a fait une carrière de sous officier puis d’agent EDF. En 1973, il vivait à Bon Encontre, près d’Agen. Il a eu en 1955, d’une première union avec Annie Durand un fils prénommé lui aussi Georges qui est décédé en 2007. Sa veuve, Brigitte, vit actuellement à Toulon et sa mère Annie Durand à Marseille. Le 19 février 1928 on annonce le décès de Mme Vve Desgeorges, mère et belle mère de Mme et M. Auguste Kraft. Le 16 février 1936, Auguste est libraire à Sétif quand il est nommé Officier de l’Instruction Publique. Le 12 juin 1924 l’Avenir de Bougie annoncera le décès de Wilhelmina.
Voir la fiche de Jean Théodore
Philipp et ses descendants
C’est en 1863 que Philipp épouse Victorine Bouvard qui vient de la Roche sur Foron, en Haute Savoie. La Savoie n’était pas encore française à l’époque, mais elle n’allait pas tarder à le devenir. Surpeuplé, le duché de Savoie était depuis longtemps une terre d’émigration. Les Savoyards se rendaient surtout en France et dans le Piémont, mais aussi, en moins grand nombre, aux Etats Unis, au Canada, en Argentine et en Algérie. Un habitant de Cluses était devenu maire de la Nouvelle Orléans au début du XIXème siècle et plusieurs habitants de la Roche sur Foron s’étaient établis au Saskatchewan. Après les premiers déboires qui avaient été divulgués par une campagne de presse, la Compagnie genevoise de colonisation n’arrivait plus à recruter en Suisse. Elle s’est alors tournée vers la Savoie. Une propagande active a porté ses fruits et c’est ainsi qu’un premier convoi de 112 Savoyards arrive à Mahouan, près de Sétif en octobre 1855. Ils sont catholiques, mais sous l’empire de la nécessité, la Compagnie Genevoise qui avait d’abord rêvé d’une colonie protestante, a bien dû s’y résigner.
Philipp et Victorine habitent rue d’Aumale. Leur fille Marie Célestine témoigne du même penchant que ses cousines pour la magistrature Elle épousera un substitut du procureur de la République, Pierre Louis Etienne de Sales (1852-1908) qui a comme témoins le Procureur de la République et un juge au tribunal de Creil venu exprès de la métropole pour assister au mariage. Le père du jeune époux était professeur au Lycée Impérial d’Avignon et sa mère avait dirigé le cours secondaire de Clermont Ferrand. Il semble que Marie Célestine et Pierre Louis Etienne aient vécu par la suite en Tunisie. Nous avons obtenu l’essentiel de leur descendance grâce à Michel Astre dont l’épouse est l’arrière petite fille de Marie Célestine.
Les deux fils de Philipp, Louis Philippe, né en 1868 et Victor Emmanuel, mon grand-père né en 1872, se sont retrouvés en Tunisie dans les dernières années du XXème siècle. Victor épouse Marie Martine Rossi en 1900 à Sousse. Louis Philippe se marie à Tunis deux ans plus tard.
Voir leurs fiches et celles de leurs descendants
Suzanne Kraft
Mes parents se sont mariés en 1927 à Sousse où ma mère vivait depuis sa naissance, vingt ans plus tôt et où mon père servait comme Sous-Lieutenant au 1er Régiment Etranger Cavalerie. Le jeune ménage ne restera pas longtemps à Sousse. Le 22 Juillet 1928, moins d’un mois après ma naissance, mon père rejoint le Sud marocain avec son unité. Ma mère le suit quelques mois plus tard et elle m’emmène avec elle. Nous faisons le voyage dans un convoi militaire, car il faut traverser des zones d'insécurité. Pendant les haltes, à défaut d'ombre naturelle, on installe le bébé sous un camion. Dans les postes où ils vivent du côté de Kerrando et de Bouanane, Suzanne attend dans une maison en torchis, sans vitres aux fenêtres, le retour de son mari qui, à la tête de son peloton d'auto mitrailleuses est allé pourchasser les tribus insoumises. Le ler R.E.C. est en effet un des premiers régiments de cavalerie à avoir été mécanisé. A partir de là le Maroc n’a jamais cessé d’être notre pays, et pendant les quelques séjours que nous avons été obligés de faire sous d’autres cieux, l’idée de retourner y vivre ne nous a jamais quittés. J’ai retracé dans « le clan des Battisti » l’itinéraire que mes parents ont suivi jusqu’à la mort de ma mère en 1956, pendant leur troisième séjour à Rabat. Le premier était celui du cours des Affaires Indigènes, au début des années 30. Pour le deuxième mon père avait été nommé au Cabinet du Résident Général et durant le troisième, plus court (fin 1955-1956), mon père occupait le poste de Directeur des Affaires Politiques avec pour mission de préparer la transition rapide du Maroc vers l’indépendance. Le deuxième séjour a duré cinq ans pour ma mère et moi et deux ans et demi pour mon père car il est parti en 1943 pour faire la campagne de France avec le 1er Etanger de Cavalerie. Pendant son absence, nous sommes restés ma mère et moi, dans une ville que la reprise de la guerre avait complètement changée. La vie mondaine à laquelle mes parents avaient toujours pris une part active s’était brusquement arrêtée. Ma mère aimait sortir et savait recevoir. Le terme de mondanités ne doit d’ailleurs pas nous tromper. Celles de Rabat étaient moins conventionnelles, moins guindées qu’en France. Tout le monde vivait dans des villas, car il y avait alors très peu d’immeubles à Rabat, des villas toutes blanches qui étaient belles, mais pas immenses et sans luxe excessif. Les serveurs en gandoura blanche, portant en bandoulière un poignard d’argent ou une choukara de cuir brodé apportaient une touche de décorum. La cuisine était soignée mais on buvait surtout des vins marocains, pas de grands crus de Bordeaux ou de Bourgogne, et très rarement du champagne. Tout cela avait de l’allure, mais restait marqué d’une grande simplicité. Tout n’était d’ailleurs pas programmé ; une phrase que j’entendais souvent était « qu’est ce qu’on fait ce soir ? ». Dans « Drive » le Colonel Codman, l’aide de camp du Général Patton, que nous avions hébergé pendant trois mois, fait un bref portrait de ma mère telle qu’il en a fait la connaissance en Novembre 1942 : « brune, décorative, assez réservée et très aimable ». Le mot décorative était bien choisi, car son allure générale, sa coiffure et ses toilettes s’accordaient bien avec le style Art Déco de l’époque. Les Marocains appréciaient sa simplicité. Ils me disaient qu’elle était « mesquina », qu’elle aurait pu être une femme marocaine. Mesquine (a) veut dire pauvre, mais aussi simple, pas fier. Ce compliment m’allait droit au cœur. C’est peut-être pour cela que la qualité dont je m’enorgueillis le plus a toujours été la modestie. Ma mère avait aussi une grande capacité d’adaptation. J’ai dit qu’elle aimait sortir. Mais elle pouvait tout aussi bien s’en passer, et les mondanités ne l’ont jamais empêchée d’être une mère attentive. Elle a passé des journées entières à recopier des manuels d’histoire, d’algèbre et de géométrie que je n’avais pas pu me procurer dans le commerce à cause de la pénurie de papier. A Taineste où pendant quatre ans nous avons vécu éloignés de tout, au bout d’une piste montagneuse qui décourageait les visites de nos amis et tout au moins les espaçait, elle s’était fort bien accommodée de cet isolement. Elle dirigeait le nombreux personnel de la maison, elle lisait et les après midi que je ne passais pas à cheval, je l’accompagnais à pied jusqu’à un col voisin ou jusqu’au « petit bois sacré » sur la route de Tahar Souk. Il nous arrivait même de pousser jusqu’à Gouzat où nous accueillait le mokaddem Bou Ktout. C'est au cours du troisième et dernier séjour à Rabat qu'on est venu chercher mon père dans la salle du Conseil des Ministres, au cours d'une réunion avec les responsables marocains, le 14 Avril 1956, pour lui annoncer que ma mère venait d'être victime d'un accident de voiture sur la route de Rabat à Casablanca, où elle avait décidé de se rendre pour voir ses deux petites filles Isabelle et Marianne. Elle devait mourir dans l'ambulance qui la ramenait à Rabat, près du pont sur l'oued Yquem, que son frère Marcel avait construit quelque trente ans plus tôt. Elle repose maintenant au cimetière de Rabat, à deux pas de l’Océan, au milieu des cyprès et des hibiscus.